Frachet Essais-Philo

09 janvier 2019

Michel Onfray Brève encyclopédie du monde 3t

Référence : Michel Onfray, Brève encyclopédie du monde (en 3 volumes)
1- Cosmos : Une ontologie matérialiste, Flammarion, mars 2015, 576 pages
2-  Décadence : Vie et mort du judéo-christianisme, Flammarion, 2017, 656 pages
3-  Sagesse : Savoir vivre au pied d'un volcan, Albin Michel, 2019, 528 pages

       

Le premier tome Cosmos développe une "philosophie de la nature", le deuxième Décadence une "philosophie de l’histoire"et le troisième Sagesse, "une philosophie pratique".

1- Cosmos : Une ontologie matérialiste, Flammarion

« Aller par-delà "moi-même" et "toi-même", éprouver d’une manière cosmique. » Nietzsche

Michel Onfray nous propose une méditation qui repose sur le cosmos. Il considère que ce livre qui développe une philosophie personnelle de la nature, est « son premier livre ». Scruter le monde, c’est en saisir les mystères et les leçons qu’il recèle, définir les préceptes fondateurs du temps, de la vie, de la nature, tel est le dessein de l’auteur qui défend l’idée antique d’une sagesse humaine en harmonie avec son environnement.

Il présente ainsi son ouvrage : « Trop de livres se proposent de faire l'économie du monde tout en prétendant nous le décrire. Cet oubli nihiliste du cosmos me semble plus peser que l'oubli de l'être. Les monothéismes ont voulu célébrer un livre qui prétendait dire la totalité du monde. Pour ce faire, ils ont écarté des livres qui disaient le monde autrement qu'eux. Une immense bibliothèque s'est installée entre les hommes et le cosmos, et la nature, et le réel. »

D’un point de vue plus intime, Il nous confie des blessures personnelles, des souvenirs dégageant une nostalgie positive par leur côté fondamental. C'est aussi un hommage émouvant à son père, simple ouvrir agricole qui lui a transmis une grande sagesse.

           

2-  Décadence : Vie et mort du judéo-christianisme

Dans cet essai, Michel Onfray base sa philosophie de l’histoire sur cette citation de Spinoza : « Ni rire, ni pleurer, mais comprendre. » Il se situe dans la longue durée pour tracer le parcours de la civilisation judéo-chrétienne, selon bien sûr les clés d'interprétation qu’il utilise pour décrypter le monde contemporain.

Il nous livre ici une vision très pessimiste de l'effondrement de la civilisation judéo-chrétienne qui a été le support idéologique fondamental de l'occident pendant deux mille ans. Une logique qu'il impute essentiellement à la menace musulmane et l'effacement du christianisme.

Comme souvent avec Onfray, le livre fait débat mais possède en tout cas la vertu d'alimenter la discussion sur un thème très sensible. L'athée pur et dur qu'il a toujours été et qui lui a valu d'écrire le Traité d’athéologie en 2005, son livre le plus connu,  s'en donne à cœur joie dans la description de la décadence irréversible du christianisme, réduit le plus souvent à son volet catholique. [1]

     
Avec Marc Lavoine                                       Avec Pierre Rabhi

3-  Sagesse : Savoir vivre au pied d'un volcan

Dans ce troisième volume, Michel Onfray use d'une métaphore : Vivre au pied du Vésuve est une preuve d'optimisme, parier sur l'avenir en faisant confiance au ciel et en le défiant aussi d'une certaine façon. Mais au-delà, l'auteur y voit la représentation même de notre société qui nie les effets délétères de sa décadence et le fait que "toute civilisation est mortelle". 

Dans l’attente de la catastrophe, on peut toujours vivre fier comme un Romain. Des Romains vraiment bizarres comme ce Mucius Scaevola et son charbon ardent, ce Regulus et ses paupières cousues, Cincinnatus et sa charrue, Lucrèce et son poignard et aussi des personnages historiques comme Sénèque, Cicéron, Épictète ou Marc Aurèle.

Ce livre aborde des questions concrètes fondamentales comme l'usage du temps, la procréation, l'art de faire face à la douleur, la vieillesse et la mort, le rôle de l'amitié et de l'amour, de la politique et de la morale...
Son objectif est de proposer des solutions à « notre Occident nihiliste ». Pour cela, il convoque les auteurs romains en élaborant un système à partir des théories stoïciste et épicuriste.

          

Notes et références
[1] On peut voir dans cette citation de Nietzsche son impact sur la pensée de Michel Onfray : « Les eaux de la religion sont en baisse et laissent derrière elles des marécages ou des étangs ; les nations s’opposent de nouveau dans de vives hostilités et cherchent à se déchirer. Les sciences, cultivées sans mesure et avec la plus aveugle insouciance, émiettent et dissolvent tout ce qui était l’objet d’une ferme croyance ; les classes cultivées et les Etats civilisés sont balayés par un courant d’affaires magnifiquement dédaigneux. Jamais siècle ne fut plus séculier, plus pauvre d’amour et de bonté. Les milieux intellectuels ne sont plus que des phares ou des refuges au milieu de ce tourbillon d’ambitions concrètes. De jour en jour ils deviennent eux-mêmes plus instables, plus vides de pensée et d’amour. Tout est au service de la barbarie approchante, tout, y compris l’art et la science de ce temps ».

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Michel Onfray , Le deuil de la mélancolie

Référence : Michel Onfray , "Le deuil de la mélancolie", éditions Robert Laffont, 128 pages, 2018

   

Victime d'un AVC, Michel Onfray s’est senti « troué par une lumière intérieure, percé, foré, traversé, perforé dans le cerveau. »

Nous voilà de nouveau replongés dans l’apax existentiel, ce concept que Michel Onfray avait repris de Vladimir Jankélévitch pour définir un événement unique qui modifie la vision que l’individu peut avoir de son environnement et de lui-même, « l'occurrence qui ne se produit qu'une seule fois » et qu’il va transposer dans ses écrits sous forme de métaphore.

 C’est ainsi que beaucoup de ses livres débutent par une référence autobiographique, le cancer de sa femme dans Féeries anatomiques, son voyage en Mauritanie dans son Traité d'athéologie, son parcours littéraire dans Le Crépuscule d'une idole, la mort de son père dans Cosmos… qui illustrent le fait que finalement toute pensée naît de l'expérience d'un corps.

              

Cette fois, c’est un grave accident vasculaire cérébral qui le cloue au lit en janvier 2018, une nouvelle confrontation avec la maladie et la mort. [1] Il en réchappe sans gros dégâts après un épisode dramatique quand à l’hôpital les médecins perdront un temps précieux en diagnostics imprécis ou erronés. Quelle chance, remarque-t-il, d’être un homme connu à qui à droit à certains égards et dont on s’occupe en priorité. Sinon...

Médecine à deux vitesses dont il dénonce l’iniquité et la morgue de certains médecins incapables de se remettre en cause. Conséquences aussi où l’on voit vraiment les amis sur lesquels on peut compter.

    

C’est aussi pour lui le moment d’évoquer d’autres expériences essentielles de la mort : son infarctus à l'âge de 27 ans, la disparition de sa femme Marie-Claude et de son père, la souffrance qui reste, qui a du mal à s’exprimer, la fuite dans le travail et l’hyper activité.
 
Le deuil de la mélancolie, c'est justement cette capacité à savoir comment vivre après. Et c’est aussi se sentir plus près de l’humain, car « vivre n'est pas prendre soin de soi, ce qui est une affaire d'infirmerie ou d'hospice et relève d'une morale de dispensaire : vivre c'est prendre soin de ceux qu'on aime... »

C’est aussi vivre avec la présence de Marie-Claude, colloque singulier avec la disparue terrassée par un cancer, en étant « à la hauteur de ce qu'elle fut… » Il parle avec pudeur de ces deux êtres disparus dont il ressent douloureusement l’absence : « J'avais eu mon père comme premier modèle d'héroïsme simple et réservé ; j'ai eu Marie-Claude comme second modèle pendant presque 37 ans. C'est déjà une grande chance, une immense chance. Merci pour ce cadeau. Je te suivrai un temps, mais l'éternité du néant nous réunira ».

         

Il garde au cœur cette citation d'Euripide dans Électre qui ne le quitte guère : « réjouissons-nous de vivre heureux, sans subir les coups du destin, c'est tout ce que nous pouvons espérer, nous pauvres mortels... » C'est sans doute toute la philosophie de ce titre "Le deuil de la mélancolie", qui peut paraître de prime abord assez sibyllin mais qui en fait développe une optimisme envers et contre tout, même dans les moments les plus dramatiques de la vie.

       

[1] Malgré la maladie, sa soif d'écrire n'a pas tari : il a récemment publié "Sagesse" le troisième volet de sa "Brève encyclopédie du monde", après Cosmos et Décadence, où il s'agit de savoir comment se comporter dans une civilisation qui menace de s'effondrer. Peut-être bien en lisant les auteurs romains... 

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08 juillet 2018

Michel Onfray et Nietzsche

« Ne sais-tu pas que dans chacune de tes actions, l‘histoire entière du devenir se répète en abrégé ? » Friedrich Nietzsche

Michel Onfray, outre les nombreuses références qu'on trouve dans son œuvre, a bien sûr écrit plusieurs ouvrages sur son auteur préféré, le philosophe allemand Friedrich Nietzsche.

1 - Contre-histoire de la philosophie n°14 : Friedrich Nietzsche
2 - Physiologie de Georges Palante : pour un nietzschéisme de gauche (2002)

3 - La sagesse tragique : du bon usage de Nietzsche (2005)
4 - L'innocence du devenir : une biographie de Nietzsche (2008)
5 - Friedrich Nietzsche en bande déssinée (2010)
6 - Bestiaire nietzschéén : les animaux philosophiques (2014)

     

1- Contre-histoire de la philosophie n°14 : Friedrich Nietzsche

Dans sa longue contre-histoire de la philosophie (onze tomes pour le moment), Michel Onfray en consacre un (le numéro 14) à Friedrich Nietzsche. Écrire une telle histoire n'est pas neutre, « à dominante est nettement platonicienne » dit-il, et c'est pourquoi il s'est attelé à écrire sa propre version. C'est ce qu'il a appelé "contre-histoire", basée sur ses thèmes favoris qu'il énumère lui-même : « matérialiste, hédoniste, nominaliste, athée, sensualiste, empirique. »

       Onfray en 1975

Le coffret des éditions Frémeaux contient 13 CD développant les chapitres suivants  : Physiologie de la philosophie, Nietzsche, une généalogie, Un épicurisme nietzschéen, Le tétrapharmakon nietzschéen, L’hédonisme vitaliste, Vers le nietzschéisme.

2- Physiologie de Georges Palante : pour un nietzschéisme de gauche (éditions Grasset, 252 pages, 2002)

Vous avez dit Georges Palante ? Peu nombreux sont sans doute ceux qui connaissent ce philosophe et encore moins nombreux ceux qui ont approché son œuvre. Palante (1862 – 1925) fut pourtant considéré comme un grand philosophe au début du XXè siècle. Il fut aussi le personnage de Cripure du livre de Louis Guilloux (Cripure, c'est-à-dire  "critique de la raison pure", par référence à l’œuvre maîtresse du philosophe Emmanuel Kant).

Nietzschéen de gauche et libertaire, il enseigna la philosophie et eut une vie assez misérable qui le conduisit au suicide. C’est à partir de son œuvre que Michel Onfray développa ses thèmes favoris de l’hédonisme, l’anarchisme et la primauté du corps.
Ce livre, en fait le premier de Michel Onfray, (paru aux éditions Folle Avoine en 1987) est une réédition parue chez Grasset en 2002, un essai qui se présente tout à la fois comme une biographie, un commentaire et un complément de l'œuvre de Palante.

             

 3- La sagesse tragique : du bon usage de Nietzsche

La pensée de Nietzsche a été biaisée, pervertie d'abord par une sœur pronazie qui a dénaturé son héritage, les deux guerres mondiales, en particulier la seconde où on a voulu récupérer ses idées pour les mettre au service d'une idéologie puis ensuite beaucoup d'interprétations tendentieuses, érronées et mal intentionnées.
Tout ceci a donné une image déformée de sa pensée que Michel Onfray s'est efforcé de rectifier, constatant que « un siècle après la mort de Nietzsche, notre époque n’a toujours pas examiné en quoi sa philosophie était porteuse d’immenses révolutions. »
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4- L'innocence du devenir : biographie de Nietzsche (éditions Galilée, collection Incises, 2008)
Pourquoi écrire une nouvelle biographie de Friedrich Nietzsche ? Michel Onfray recourt à l'ironie, se réfère à un jeu de mots de Marcel Duchamp qui parle d'Anemic cinema pour qualifier l'état de santé du cinéma. On pourrait sans doute expliquer cette situation de mille façons que ça ne changerait rien au problème.

Onfray pense qu'il en est de même pour la philosophie, entre des universitaires au langage abscons de sabir et les articles convenus, complaisants de beaucoup de journalistes. Pour renverser la situation, il faudrait envisager une double thérapie : une "biographie philosophique filmée". On y verrait un philosophe dans sa vie quotidienne, donc le contraire d'un discours d'intellectuel ou d'approximations oiseuses.
Pour développer une philosophie plus concrète, plus près des préoccupations des gens, Michel Onfray préconise la réalisation d'un scénario pour un film qui montrerait « combien la vie de Nietzsche témoigne d'une pensée vécue. »
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5- Friedrich Nietzsche en bande dessinée (éditions Le Lombard, 2010)

Michel Onfray et le dessinateur Maximilien le Roy ont réalisé une bande dessinée consacrée à la vie de Nietzsche. Michel Onfray explique, dans l'Innocence du devenir : la vie de Frédéric Nietzsche, son intention de réhabiliter l'image du grand philosophe, souvent mise à mal par ceux qui voulaient le récupérer et faussée par la critique. Il revient sur la vie assez mouvementée du philosophe, sa relation tumultueuse avec sa soeur, sa quête têtue du bonheur et sa constante recherche d'un absolu.

   

6- Bestiaire nietzschéen (éditions Galilée, 2014)

Les philosophes se sont souvent servis des animaux comme métaphore de leur pensée. Si les exemples sont nombreux, on peut citer le taon de Platon, le hérisson de Derrida, le ciron (espèce d’acarien) de Pascal ou le porc-épic de Schopenhauer, Nietzsche a largement utilisé le truchement du bestiaire.

Ainsi dans Ainsi parlait Zarathoustra, les animaux prennent des traits humains : la dénégation chez l'autruche, la veulerie chez le buffle, la génuflexion chez l'âne, la ruse chez le chat, la soumission du chameau… On pourrait tout aussi bien continuer la liste avec la servilité du chien, la grossièreté du cochon, la lourdeur de l'éléphant, la mesquinerie de la fourmi, la rancune des mouches, l'opportunisme des sangsues, le ressentiment des tarentules, la méchanceté des vipères... un bestiaire qui renvoie au besoin des humains de projeter leurs propres sentiments, leur propre affectivité sur les animaux.

La volonté d’absolu, l’aspect surhumain de l’homme dirait Nietzsche, vient contrebalancer le côté bestial de l’humain qu’on peut retrouver dans le plaisir de l'aigle qui transparaît dans son regard, la paix dans le symbole de la colombe, le courage léonin, l'idée d’infini du serpent qui se mord la queue, le sens du concret du taureau, « le bestiaire nietzschéen dit la pensée de Nietzsche », conclut Michel Onfray, un guide « pour s'éloigner des hommes et se rapprocher du surhumain. »

   

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05 juillet 2018

Michel Onfray et les voyages

Jusqu'à présent, Michel Onfray a publié six ouvrages sur les voyages qu'il a effectués :

  1. À côté du désir d'éternité. Fragments d'Égypte, Mollat, 1998
  2. Esthétique du pôle Nord. Stèles hyperboréennes, Grasset, 2002
  3. Théorie du voyage. Poétique de la géographie, LGF, 2007
  4. Les Bûchers de Bénarès. Cosmos, Éros et Thanatos, Galilée, 2008
  5. Nager avec les piranhas. Carnet guyanais, Gallimard, 2017
  6. Le Désir ultramarin. Les Marquises après les Marquises, Gallimard, 2017

      Seuls les deux derniers font l'objet de cette présentation.

1- Nager avec les piranhas

Référence : Michel Onfray, "Nager avec les piranhas", « Carnet guyanais », NRF/Gallimard, essai paru en novembre 2017

        

« Nous sommes d'un temps dont la civilisation est en danger de périr par ses moyens de civilisation. »
Nietzsche, Humain, trop humain, cité par Michel Onfray

Michel Onfray part de son séjour en 2015 à Cayenne , Kourou, Maripasoula puis à Taluhwen (Taluhen), parmi les Wayanas, un peuple installé le long du fleuve Maroni, en compagnie du photographe Miquel Dewever-Plana. Il lui semble très vite que ces amérindiens vont être à terme détruits par l’intrusion de la technologie occidentale qui peu à peu sape les fondements de leur civilisation.

La France impose à ces populations une "loi jacobine" inadaptée à leur mode de vie qu’ils vivent comme une terrible déchirure psychologique. Pour preuve, le nombre de suicides parmi les jeunes Amérindiens, le fleuve pollué par le mercure de l’orpaillage, l'extension de l'alcoolisme, l'enseignement centré sur les programmes de la métropole, l’abandon des pratiques ancestrales du chamanisme ou du Maraké… Il se souvient du jeune Derrick, écartelé entre quitter son village en abandonnant les solidarités familiales et claniques et demeurer au pays sans travail, sans plus de culture ancestrale.

       Des Amérindiens

Il déclare notamment :
« La France… a proposé d'inscrire le Maraké au patrimoine mondial immatériel de l'Unesco, comme les paysages de Champagne… l'État voudrait ainsi sauver d'une main ce qu'il tue depuis des années avec détermination de l’autre. » […] Cette pratique est très éloignée des mentalités occidentales et « L'État français n'a rien compris, pas plus que les fonctionnaires internationaux de l'Unesco. (…)  ».

Michel Onfray éreinte le rapport rédigé par deux parlementaires en 2015 sur la prévention des suicides des jeunes Amérindiens dont les taux est entre dix et vingt fois supérieur aux jeunes métropolitains. Il y voit une incompréhension totale des véritables problèmes de ces jeunes, écrivant que «de la même manière que jadis, chez Lénine, le bonheur des peuples européens passait par le soviet + l'électricité, celui des Amazoniens passe désormais par la préfecture + l'Internet ».

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2- Le désir ultramarin

Référence : Michel Onfray, "Le désir ultramarin. Les Marquises après les Marquises", éditions Gallimard, collection Blanche, 128 pages, novembre 2017

« Le désir ultramarin est une magnifique ode hédoniste à la beauté du monde en même temps qu’une réflexion sur un thème éternel: comment naissent, vivent et meurent les civilisations ? »
Franz-Olivier Giesbert, Le Point

      

Pour Michel Onfray, l’ultramarin, c’est cette mystérieuse attirance qu’ont ressenti certains artistes en découvrant le mode de vie des populations polynésiennes, si différent de ce qu’ils pouvaient s’imaginer. Il a cette réflexion sur la mentalité des polynésiens : « Ici, la sagesse est indissociable d’une thérapie. La pensée n’est pas faite pour elle-même ou pour la connaissance pure, comme en Occident, mais pour produire des effets dans le réel, pour produire des effets de réel – comme à Athènes et Rome, mais pas comme à Königsberg, Iéna ou Paris ».
Mais déjà en 1903, l’évangélisation avait des effets néfastes sur le tissu social de ce petit paradis ultramarin.

Victor Segalen, l’écrivain breton, dépressif et opiomane, élevé selon les sacro-saints préceptes d’un catholicisme qu’il n’eut de cesse de rejeter, en quête « d’un monde épargné par l’idéal ascétique chrétien ». Il est parti jusqu’à Hiva-Oa, une des îles Marquises, placer ses pas dans ceux de Paul Gauguin.
Lui si complexé, si tiraillé, y a trouvé un apaisement du corps et de l'esprit.

Michel Onfray avec Mylène Farmer

Les deux artistes, Gauguin comme Segalen, semblent trouver dans leurs séjours polynésiens, une sorte d’apaisement dont on peut se demander ce qui l’a provoqué. Michel Onfray penche plutôt pour un rejet des la mentalité occidentale judéo-chrétienne pour aller vers une autre façon de vivre, plus naturelle, plus authentique.

Avec les récits que Gauguin et Ségalen ont consacré à leur expérience, Michel Onfray retrouve les sensations d’un retour à la nature et d’une vie sans contraintes qui correspond bien à ses penchants libertaires. Il pense que « Ce qui tue une civilisation, c’est une autre civilisation, plus forte, plus puissante, plus dominatrice, plus toxique, plus dangereuse ».

Son récit alterne ainsi la narration avec le récit de voyage et la réflexion du philosophe sur la vie et la précarité des civilisations. Il pose à travers ce texte une question centrale en philosophie, de savoir si l’homme est bon par nature puis corrompu par la société ou s'il est traversé par des instincts égoïstes et agressifs que la société tente de canaliser.

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04 juillet 2018

Michel Onfray, Philo t10-11 Contre-histoire

Référence : Michel Onfray, "La pensée post-nazie",Contre-histoire de la philosophie, tome 10, 464 pages, mars 2018

                
    La pensée post-nazie

Lors de l’ouverture des camps d’extermination, la pensée occidentale a été sacrément mise à mal. Cette pensée n'était-elle pas basée sur la RAISON tout au lond des siècles, la Raison de la Renaissance, la Raison cartésienne, la Raison pure kantienne, la Raison des Lumières... et la déraison du XXème siècle.

Hannah Arendt, marquée à jamais par les camps, n'a cessé d'analyser ce phénomène, le totalitarisme qui « crée des hommes superflus. » Elle, la juive qui fut l’élève et la maîtresse d'un Heidegger qui eut des bontés pour le nazisme. Elle est remontée jusqu'à la Révolution française, égalitaire et génératrice de totalitarismes, qu’elle oppose à la révolution américaine, libertaire et pro démocrate. Pour elle, cette crise de la culture impliquait aussi infantilisation des adultes, science sans conscience et crise de l’éducation.

Hans Jonas [1] a lui aussi pensé le monde postnazi, mettant en garde contre les biotechnologies, estimant qu'il fallait favoriser un militantisme basé sur la peur pour que tout le monde prenne conscience du problème et de la nécessité de l’écologie.
Gunther Anders, [2] l'ex mari d’Hannah Arendt, a combattu le capitalisme et ses effets néfastes dans tous les domaines , parlant même d’obsolescence programmée de l’homme.
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Référence : Michel Onfray, "L'autre pensée 68", Contre-histoire de la philosophie, tome 11, 528 pages, mars 2018

                    
                     Michel Onfray L'autre pensée 68

Michel Onfray voit dans 1968 deux pensées. D’abord, les idées qui ont présidé aux événements, la seconde basée sur ses conséquences à court et à long terme. Il pense que les leaders de ce qu’on a appelé la "French Theory" n’auraient pas l’avenir et la notoriété qu’ils ont connue sans ces événements. [3] Des purs produits de ce mois de mai qui n’étaient avant que des professeurs parmi d’autres ; des anonymes. Yvonne de Gaulle, qui n’était pas vraiment l’égérie de la Sorbonne,  aurait dit à Malraux qu’ « en Mai, dans toute la France les abeilles étaient enragées aussi »… même les abeilles étaient alors anti gaullistes !

Question : Si l’on peut en identifier la suite avec en particulier la la "French Theory" , quelles en sont les prémices idéologiques ? Michel Onfray retient quatre auteurs qui auraient ainsi joué un rôle idéologique puissant dans ont produit le climat nécessaire au mécanisme déclencheur.

  
Guy Debord                 Herbert Marcus en 1955

Pour les deux plus connus, Herbert Marcuse et Guy Debord , ce n’est guère surprenant.
Marcuse qui sera le chantre d’une libération de l’individu qui ne doit être aliéné ni au sexe ni au travail, critiquant un homme qui resterait "unidimentionnel" et Debord concepteur de la notion sociopolitique de « spectacle ».

Il cite également la pensée de Henri Lefebvre, plutôt nietzschéen et marxiste hédoniste, qui veut d’abord réformer la vie quotidienne et rejette un structuralisme alors très en vogue. Il termine par le belge Raoul Vaneigem, le moins connu sans doute, qui a bien connu Guy Debord et Henri Lefebvre et qui prône l’abandon  de « toutes les valeurs héroïques pour adopter un hédonisme épicurien » qu’il résume par la formule « Vivre sans temps mort, jouir sans entrave. »

       
Raoul Vaneigem                      Henri Lefebvre

Notes et références
[1] Hans Jonas (1903 - 1993) est un historien et philosophe allemand. Il s’est fait connaître avec son éthique pour l'âge technologique, développée dans son œuvre Le Principe de responsabilité.
[2] Günther Anders (1902-1992) est un essayiste allemand qui a vivement critiqué la technologie moderne et milité contre le nucléaire, craignant la destruction de l'humanité. Selon lui, les hommes doivent s’inquiéter et proclamer leur peur légitime.
[3] Il cite en particulier les philosophes Deleuze, Foucault, Althusser, Lacan et Barthes.

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03 juillet 2018

Michel Onfray, Zéro de conduite

Référence : Michel Onfray, "Zéro de conduite", carnet de campagne, éditions Autrement, avril 2018.
Faits et causes passés au peigne fin.

          

Présentation de la série

Michel Onfray continue la série socio-politique, faite de recueils de courtes chroniques, débutée avec Décoloniser les provinces : Contribution à toutes les présidentielles en mars 2017 et poursuivie avec La cour des miracles : Carnets de campagne publié en juin de la même année.

Dans le premier tome, il développe l'idée que « tous les candidats aux présidentielles de 2017 sont Jacobins. » Le problème est que ce centralisme a failli, n'a produit qu'une élite d'élus « insoucieux du peuple... Et ce, que ce soit de Philippe Le Bel à Charles de Gaulle, de Robespierre à Napoléon. »

Dans le deuxième tome, il nous parle du rôle et du déclin de la politique. Ou on croit à la politique et on entre comme en religion, avec ses messes, ses interdits et son catéchisme, ou on n'y croit plus et on devient libre, un spectateur qui se méfie des changements promis. Les hommes, y compris le président, ne sont que des rouages du système. Lui a regardé cette campagne "en voltairien" pour mieux « déchirer le voile des fictions. »

   

Bilan d'une campagne présidentielle

Comme d'habitude, il a la dent dure. Il fustige les journalistes qui parlent de recomposition après l'élection d'Émmanuel Macron, y voyant plutôt une décomposition de la classe politique. Selon lui, Macron n'est pas le responsable que les partis politiques se soient délités : « Il n’a pas tué le PS qui était déjà mort, il n’a pas fusillé les Républicains qui étaient déjà détruits, il n’a pas pulvérisé le FN qui était déjà coupé en deux, il n’a pas tué Mélenchon qui était déjà faisandé, il n’a pas dessoudé l’extrême gauche qui était déjà atomisée…   »
Michel Onfray fait passer beaucoup de faits d’actualité dans le tamis d'une analyse sans concession.

Rien de tout ça, il a plus simplement résumé un certain cynisme mitterrandien, un certain éclectisme chiraquien, l'énergie brouillonne de Sarkozy et la bonhomie roublarde de François Hollande. Une synthèse servie par les médias et les marchés. C'est une chronique de ce début de mandat présidentiel, bousculant aussi des personnages moins connus qui voudraient l'être un peu plus, passant en revue « un personnel politique... qui prouve que nous sommes sortis de l’Histoire… »

           

Et à une époque où la pensée socio-politique n’a jamais paru aussi consensuelle et laxiste, dominée par le "correctement politique" autorisé, Michel Onfray met les pieds dans le plat et, qu'on aime ou pas sa façon parfois brutale et débridée de le faire, il donne une approche personnelle, différente, sans préjugés et sans ménager qui que ce soit, une bouffée d'air dans un climat général qui donne plutôt envie de sommeiller benoîtement.

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02 juillet 2018

Michel Onfray, Contre histoire de la littérature tome 2

Référence : Michel Onfray, "Contre histoire de la littérature tome 2", La passion de la méchanceté "sur un "prétendu divin marquis".
La passion de la méchanceté "sur un "prétendu divin marquis", éditions Autrement, août 2014

        

Après un premier essai sur Cervantès et son Don Quichotte, Michel Onfray s'attaque à un deuxième mythe à déconstruire tel qu'il aime le faire : Le marquis de Sade et Les 120 journées de Sodome. Avec un titre à la hauteur qui donne tout de suite le ton : "La passion de la méchanceté "sur un "prétendu divin marquis".

Oh certes, il y aurait beaucoup à dire sur ce divin marquis qui eut une vie aussi scandaleuse que ses écrits, qui connut la prison suite à une lettre de cachets, la prison, pas le cachot humide, rassurez-vous. Il fut oublié puis porté aux nues par une partie des intellectuels, ce qui explique qu’il soit considéré par certains comme une idole.  Ce mythe, il le doit d'abord à Guillaume Apollinaire et à la préface qu’il écrivit pour un recueil de ses œuvres qu’il n’avait d’ailleurs semble-t-il pas beaucoup lues.

             
Contre histoire de la philosophie, Freud  

Il a ensuite inspiré nombre d’écrivains, de Breton à Bataille, de Barthes à Lacan, de Deleuze à Sollers… Ils en ont fait un sage visionnaire et un philosophe précurseur du XXème siècle. C’est cette image que Michel Onfray s’est attelé à remettre en cause, notant combien Les 120 journées de Sodome sont d’une perversité difficile à admettre qui contient une grande pulsion de mort.
Impossible de séparer l'homme de son œuvre.

   

Il souligne aussi que Sade a surtout été un opportuniste et que cet aristocrate n’a jamais aimé le peuple, qu’il fut emprisonné plusieurs fois, n’étant finalement qu’un délinquant sexuel s’apparentant à des actes barbares.

On savait tout ça, sa biographie ne contient guère de secrets. Mais Michel Onfray la met en perspective par rapport à son œuvre qui, dépouillée de son aura, de ses odeurs de scandale, s’en trouve ainsi démystifiée et ramenée à de plus justes proportions.

* Voir aussi mon site consacré à Michel Onfray --

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Michel Onfray et le Journal d'Alain

Solstice d'hiver. Alain, les Juifs, Hitler et l’Occupation

Référence : Michel Onfray, Solstice d’hiver, Alain ( 1868-1951), Éditions de l'Observatoire, 120 pages, mars 2018

       Alain et Onfray

Cette fois-ci, Michel Onfray, le « déboulonneur d’idoles » comme on l’a parfois surnommé,  s’est penché sur le "Journal inédit" du philosophe Alain, et met la plume là où ça fait mal.

Après la lecture de ce document, Michel Onfray s’est interrogé sur ce qui fait  que « un pareil homme, averti de la nature humaine comme il l’était, ait pu tenir des propos indéfendables. » Il note d’emblée que « Alain, c’était une institution. Avec ce Journal, il risque de devenir un pestiféré. »

Pour lui, il ne s’agit nullement de morale mais de faire œuvre « d’historien des idées ». Il veut rester parfaitement objectif et rejeter tous les spécialistes d’Alain, leurs tentatives plus ou moins maladroites d’explications susceptibles d’indulgence.

        
                                     Alain en 1931, sa statue à Mortagne

À l’époque, Alain était physiquement beaucoup diminué, il avait été terrassé par une attaque cérébrale en 1937 et était perclus de rhumatismes aigus très douloureux. Son Journal, où par définition il n’écrit que pour lui-même, peut être ainsi considéré comme son versant sombre ou comme sa vérité intime, ce qui n’a jamais transpiré dans sa vie ou ses écrits.

Michel Onfray, selon sa méthode, préfère en revenir au texte pour forger son argumentaire, en extraire preuves et éléments probants.

Il faut dire que les idées qu’il confie à son Journal sont accablantes : « J’espère que l’Allemand vaincra, car il ne faut pas que le genre de Gaulle l’emporte chez nous. » Hitler, dans Mein Kampf, traite de la « question juive » avec « une éloquence extraordinaire et une remarquable sincérité », c’est « un esprit moderne, un esprit invincible ». Belle page d’anthologie datée du 22 juillet 1940, écrite par un homme héros de la Grande Guerre, antimilitariste et pacifiste, professeur de khâgne adulé au lycée Henri-IV, esprit libre et radical, soutien du Front populaire, fustigeant les puissants dans ses Propos et autres tribunes dans la presse. Un homme au-dessus de tout soupçon.

                     
Le miroir aux alouettes
Une autobiographie politique                                 Construction d'une érotique solaire

Ce Journal, tenu entre 1937 et 1950, était connu bien sûr de tous les spécialistes d’Alain mais était resté assez confidentiel. Mais sa publication en intégrale par les éditions des équateurs, une édition documentéeavec notes et belle présentation établie par Emmanuel Blondel, met sur la place publique toutes les pièces du dossier.

Michel Onfray, en lecteur admiratif de son compatriote normand, attaque le premier, avec la vigueur polémique qu’on lui connaît : « Alain, c’était une institution, note-t-il d’emblée. Avec ce Journal, il risque de devenir un pestiféré. »

Alain, « pétainiste, vichyste, collaborationniste », certes mais quand même dans les plis secrets d’un journal intime et pas dans des journaux collaborationnistes comme d’autres ou par une collaboration active.

Ce que montre Michel Onfray, après des historiens comme Marc Ferro, ce sont les ambiguïtés du pacifisme parmi les combattants de la Grande guerre. Ce pacifisme, il l’exprime d’abord dans son livre Mars ou la guerre jugée en 1921 puis de façon concrète comme cofondateur du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes en 1934, confondant en 1940 paix et Occupation.

Comme le souligne Michel Onfray, après ce qu’il appelle « le solstice d’hiver d’Alain, sa nuit la plus longue, » « Le pacifisme n’est défendable que tant que la guerre n’est pas nécessaire ».

                            

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06 juin 2018

Pierre Bourdieu et Édouard Louis

L’actualité de Pierre Bourdieu
     
Pierre Bourdieu                                  Édouard Louis

Il est bon –et même très sain- de revenir de temps en temps sur la pensée des philosophes, surtout sur celle de ce qu’on a appelé la « French theory », à une époque (pas si lointaine) des formidables empoignades entre par exemple Alain Badiou et Gilles Deleuze qu’il appelait avec une grande tendresse  « mon meilleur ennemi. » [1]
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En plusieurs occasions, j’ai écrit ces dernières années quelques articles sur ces grands devanciers qui ont marqué leur époque comme peu de courants philosophiques avant eux et notamment :
- Sur la disparition de Foucault :   Michel Foucault, 30 ans déjà --
- Sur Roland Barthes : Roland Barthes refait signe
- Un inédit de Michel Foucault : Les aveux de la chair --
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Pour ce qui concerne plus particulièrement Bourdieu, le recueil, intitulé Bourdieu, L'insoumission en héritage et établi sous la direction d'Édouard Louis, que j’ai eu l’occasion de présenter, en est un bel exemple. [2]

                    
               
Faire vivre Bourdieu n’est donc pas seulement écrire des livres savants sur sa pensée, c’est avant tout réactualiser son attitude fondamentale : l’insoumission.
Pour appréhender une actualité pléthorique, il faut un corps théorique qui permet de décoder le flot des événements et de pourfendre les évidences. Ce sont des hommes comme Bourdieu qui nous permettent d’éclairer la gangue des événements qui s’accumulent et nous aident à avoir une vision plus claire de la signification profonde des choses et du présent.

C’est pour cette raison qu’inventorier son héritage et évaluer son apport permet d'aider à renouveler théories et politiques. À travers des œuvres comme La  distinction, sa pensée doit servir de référence pour concevoir des instruments de réflexion et de critique de la réalité du quotidien.

      
Pierre Bourdieu et Michel Foucault                                  Bourdieu et Jacques Derrida
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Périodiquement, Pierre Bourdieu est l’objet d’une étude ou d’un ouvrage, ce qui est bien le signe qu’il représente une source essentielle pour aborder les grands sujets de société : la domination et la reproduction sociale, les rapports de classe, les théories de la reconnaissance et de la justice, l’amour et l’amitié, les luttes et les mouvements sociaux, la politique et la démocratie…
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Pas de réponse toute faite bien sûr mais bien souvent des éclairages édifiants, bien au-delà de la sphère sociologique proprement dite,  sur les mouvements de fond qui secouent nos sociétés. Toute confrontation de textes n’est-elle pas féconde et nécessaire à l’élaboration d’espaces de création.

            
              Édouard Louis                                            Pierre Bourdieu
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Pierre Bourdieu et Édouard Louis : Entre l’individu et le collectif

Dans ses cours au Collège de France, Bourdieu dit ceci :« L’une des ruses de la raison sociale, c’est que le monde social vous envoie de gaieté là où il veut que vous alliez, et vous ne voudriez aller pour rien au monde ailleurs qu’à l’endroit où on veut vous envoyer. C’est "l’amor fati" que j’ai décrit plusieurs fois. […] Mais il suffit qu’il y en ait une seule exception pour que cela change tout – c’est la liberté. »

« Effectivement, dit Édouard Louis,je crois, comme Deleuze, qu’une exception individuelle, une fuite même à l’échelle d’un individu, peut faire fuir le système. J’ai souvent cité cet exemple : quand, au XXème siècle, des millions et des millions de Noirs ont fui les états du Sud des États Unis pour échapper à la ségrégation raciale, ces départs étaient des départs individuels, des départs d’individus ou de familles isolées, qui, agrégés, ont produit une transformation radicale des États Unis.
 Il n’y a pas d’acte, même le plus singulier, même le plus isolé, qui n’ait une portée collective. »
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Pierre Bourdieu et Édouard Louis : violence et domination

« La première fois que j’ai ouvert un livre de Pierre Bourdieu, ce qui m’a le plus ému a été de voir et de ressentir la colère sous chaque phrase. »
Édouard Louis, Pierre Bourdieu, l’insoumission en héritage


Ce qui donne toute son actualité à cette phrase, c’est qu’il pense que «depuis la mort de Bourdieu, Duras, Sartre… on a l’impression que le champ intellectuel est dévasté. Et oui, c’est une chose si belle chez Bourdieu : on comprend qu’il n’y a pas de vérité sans colère, que la colère est la condition de la vérité. Qu’il faut au moins un sentiment aussi fort pour nous arracher à l’évidence de l’ordre social, de la violence, de la domination. »

Bourdieu lui a donné envie « d’écrire de la littérature », comprenant à travers ses écrits que la littérature lui permettrait d’exprimer des émotions plus sûrement que la sociologie. Il prend pour exemple son roman Histoire de la violence : Quand Reda a mis son revolver sur mon crâne pour me tuer, il criait, il faisait du bruit, et que les jours d’après cette tentative de meurtre, rien ne me faisait plus peur que le bruit […], le bruit était la pire des choses. »
Dans l’œuvre de Bourdieu, il préfère les Méditations pascaliennes et La domination masculine. D’abord parce que la lutte pour les femmes doit être une priorité, « les femmes des  classes populaires par exemple, souffrent souvent de deux dominations : celle des classes et celle du genre. »

Il revient à Bourdieu en disant qu’il « développe une analyse très subtile de la domination, où il montre que les femmes participent elles aussi à la domination masculine, ou que les hommes souffrent aussi de la domination masculine, des rôles qui leurs sont imposés, des contraintes qu’impose la masculinité. » Il n’empêche que  les dominés peuvent aussi reproduire la domination. Toujours dans Histoire de la violence, quand Reda sort son arme, il est en position dominante par rapport à lui mais en même temps, « socialement, en tant que fils d’émigré au chômage, victime du racisme, il est dominé. »
« Les livres de Bourdieu permettent de penser cette complexité immense de la domination. »
           

Notes et références
[1]  Voir ma fiche Gilles Deleuze et Alain Badiou --
[2]
Pierre Bourdieu, l’insoumission en héritage, (sous la direction d’) Édouard Louis, PUF (Presses universitaires de France), 168 pages, 2016


Mes fiches sur Pierre Bourdieu

* Pierre Bourdieu, Le retour -- Bourdieu, L'insoumission en héritage --
* Pierre Bourdieu : Sur l'État -- Bourdieu et la sociologie

Voir aussi
* Annie Ernaux, Hommage à Bourdieu, article du Monde, février 2002
* Mes articles : Annie Ernaux, Le vrai lieu --Mémoire de filleLa place --

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19 mars 2018

Émile Chartier dit Alain

Alain (1868 - 1951), un « Platon » contemporain

Pour célébrer les 150 ans de sa naissance

« Si la philosophie sert à quelque chose, c'est lorsqu'elle nous aide à diminuer la part du malheur humain dont nous sommes nous-mêmes la cause. »

    
                                        Alain enseignant la philosophie

Alain dites-vous, ah oui, ce philosophe pour « classes terminales » persiflaient certains –mais Jean-Jacques Brochier n’a-t-il pas dit la même chose d’Albert Camus- réduit le plus souvent à un philosophe du bonheur, sans grande référence théorique.

Une espèce de franc-tireur de la philo. 

On ne se penche plus guère sur ses écrits politiques, partant du constat que c’est la partie de son œuvre qui a le moins bien résisté au temps. C’est dommage car c’est précisément sa conception du rôle central de l’individu, ses droits personnels, sa conception de la démocratie libérale d’autant plus intéressante qu’elle connaît actuellement un regain d'actualité avec la mondialisation.

                 

Vous avez dit « indignation » ?

« Penser, c’est dire non »

Sa jeunesse à Mortagne-au-Perche lui laissera toujours la nostalgie de la vie champêtre à opposer à une vie urbaine assez déshumanisante. Ce fils de vétérinaire fit de brillantes études, intégrant la prestigieuse École Normale Supérieure de la rue d’Ulm avant d’être reçu à l’agrégation de philosophie en 1892. Il trouve sa vocation dans l’enseignement  qui le conduira jusqu’au lycée Henri IV, poste qu’il  occupera jusqu’à sa retraite en 1933.

Enseigner était vraiment sa vocation ; il connaît un tel succès que même le ministre se déplacera pour aller dans sa classe écouter son dernier cours. Il renonce à la rédaction d’une thèse pour se consacrer à écrire des "billets d’humeur" qu’il appellera ses "propos". C’est son engouement pour la politique qui l’amènera à rédiger des chroniques pour de petites publications radicales, à Lorient puis à Rouen : « Ma passion, c’est la politique, en ce sens que je ne supporte pas la tyrannie, et ce qui m’a fait écrire, c’est cette passion politique. »

C’est à cette époque qu’Émile Chartier prend le pseudonyme d’Alain et qu’il s’implique, prenant la défense du capitaine Dreyfus. Puis il s’engagera dans les universités populaires, estimant qu’il devait prendre la défense des petites gens, des plus faibles contre les puissants et les riches.

C’est dans ce qu’il appelle « la pensée véritable » qu’il a retrouvé « une émotion, une indignation, une révolte. […] C’est dans ce sentiment de reconnaissance que je signerai toujours mes productions les plus élaborées, de mon nom de pamphlétaire qui est Alain. » (Les Nouvelles littéraires, 18 février 1928)
Alain s’est toujours défini comme un homme de gauche, un véritable républicain, il s’est toujours tenu à distance des structures politiques qui gênaient ses conceptions individualistes.

                
L'essai de Michel Onfray              Sa maison du Vézinet

Le militant pacifiste
Malgré son engagement en 1914, il restera toute sa vie un antimilitarisme convaincu qui milite pour la paix, qui en 1927 signe la pétition contre la loi sur l’organisation générale de la nation pour le temps de guerre, qui nie toute indépendance  intellectuelle et toute liberté d’opinion.

En 1934, il est cofondateur du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes. Malgré de graves crises de rhumatismes et une attaque cérébrale, il participe en 1936 aux travaux du Comité de Vigilance, milite beaucoup pour la paix, publie deux volumes de Propos qu'il intitule Convulsions de la Force et Échec de la Force et soutient le pacifisme de Giono.
Anti fasciste convaincu, il a sous estimer la puissance du nazisme et signe en septembre 1939 le tract « Paix immédiate » du militant anarchiste Louis Lecoin.

   
Alain en militaire

La publication récente de son Journal a jeté une ombre sur sa mémoire. Il y confesse son admiration pour l'animal politique que fut Hitler, lui le pacifiste impénitent qui avait connu l'horreur des tranchées, et avoue avec repentance,  « Je voudrais bien, pour ma part, être débarrassé de l’antisémitisme, mais je n’y arrive point », ce que Michel Onfray dans l'essai qu'il lui a consacré, ne manque pas de souligner, écrivant avec une certaine ironie que « le pacifisme n’est défendable que tant que la guerre n’est pas nécessaire », la solitude et la maladie qui marquèrent la dernière partie de sa vie, ce qu’il appelle « le solstice d’hiver d’Alain, sa nuit la plus longue ». [1]

Les propos : "Amitiés" (27 décembre 1907)

« Il y a de merveilleuses joies dans l'amitié. On le comprend sans peine si l'on remarque que la joie est contagieuse. Il suffit que ma présence procure à mon ami un peu de vraie joie pour que le spectacle de cette joie me fasse éprouver à mon tour une joie ; ainsi la joie que chacun donne lui est rendue ; en même temps des trésors de joie sont mis en liberté, et tous deux se disent : j'avais en moi du bonheur dont je ne faisais rien.

Mais l'humeur dit aussi l'état de notre corps et nous ne comprenons pas assez, qu'exception faite des moments où un grand malheur nous terrasse, c'est en définitive notre corps qui nous fait triste ou joyeux. L'humeur n'est ainsi que l'addition des multiples dérèglements qui sont en nous. Le plus souvent, plutôt que de commander à notre corps, nous l'écoutons dans ses moindres misères et nous nous condamnons à nous plaindre. »

Notes et références
[1]
Michel Onfray, Solstice d'hiver : Alain, les juifs, Hitler et l'Occupation, éditions de l'observatoire, mars 2018

Voir aussi
* André Maurois, Alain, Editions Domat, 150 pages, 1950
* Jérôme Perrier, Alain ou la démocratie de l'individu, éditions Les Belles Lettres, 448 pages, 2017
* Mes fiches : Auguste Conte et le positivisme -- Sarah Bakewell, Sur Montaigne --

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