Deleuze, de l'interprétation et l'expérimentation


«  Un philosophe doit créer de nouveaux concepts pour dépasser les oppositions. »

Deleuze lui-même qualifiait sa philosophie « d’empirisme transcendantal » : tout est dans l’expérience qui renvoie paradoxalement elle-même à la possibilité de l’expérience. [1]

Dans son avant-propos à Différence et répétition, en 1968, il voit le livre de philosophie comme un mélange de roman policier et de science-fiction.
Curieux mélange me direz-vous !

Roman policier dans la mesure où il repose sur des enquêtes, utilise des indices, autant d’éléments disparates à relier par la suite dans un modèle cohérent fait d’enchaînements de faits et d’événements. Ces événements eux-mêmes, constitutifs de la trame narrative, sont tissés d’occurrences, de circonstances dramatiques, de ruptures –Deleuze parle « d’une certaine cruauté »- qui rythment l’ensemble et font que la pensée deleuzienne n’est jamais linéaire.

       
Le philosophe en action              Deleuze, Derrida et Foucault avec leur chat

Science fiction aussi dans la mesure où pour écrire, il faut d’abord avoir acquis des connaissances et être, dit Deleuze, « à la pointe de son savoir ». La science-fiction est domaine du possible, faite de connaissances hypothétiques ou en quête d’un avenir incertain, irréductible au présent.
Nous sommes donc en présence d’un lien incertain entre l’empirisme et le transcendantal.

Ce qu’on appelle transcendantal au sens kantien du terme [2], part des conditions de l’expérience, très différent des relations empiriques qu’il rend pourtant possibles. D’un autre côté, l’empirisme ne peut s’accommoder des possibilités transcendantales de l’expérience. On peut en déduire que l’empirisme transcendantal est un oxymore, une figure de science-fiction composée d’éléments incompatibles.  

Reste à dépasser cette contradiction à travers un nouveau concept comme aimait le faire Deleuze, pour réduire ces termes antinomiques. [3] Il va tenter d’établir un nouveau rapport entre littérature et philosophie avec son ami Félix Guattari

     
Sa fille Émilie, réalisatrice                  Deleuze et Guattari

« Deleuze fut aussi un inventeur de philosophie qui écrivit sur la littérature, Bacon, Lewis Carroll, Proust, Kafka, Melville, etc. » Jacques Derrida

Pour Deleuze, cette nouvelle approche est d’abord celle de la rencontre avec l’expérience et l’expérimentation esthétique. Et cette rencontre en implique une précédente : celle de Marcel Proust. Une longue relation (pendant dix ans) va naître à travers Le temps perdu qui se traduira par un ouvrage intitulé Proust et les signes, où Deleuze va revoir les liens entre pensée et sensible, rien d’abstrait pour lui puisque Proust rejoint toujours le réel et lui permet de concevoir une théorie du signe qu’il définira dans son essai sur La logique du sens.

Le sens se dégage ainsi de la relation entre un problème et la réflexion qu’il suscite, il n’est jamais préexistant, c’est-à-dire "ce qui se passe", événement empirique et factuel, ni un simple travail de la pensée ; c’est une dynamique créée par la rencontre entre l’expérience sensible et la pensée, où le sens peut se renouveler.

       

La pensée de Deleuze a aussi été marquée par son ami Félix Guattari avec qui il a écrit plusieurs ouvrages, dont Kafka. Pour une littérature mineure, paru en 1975.

À partir de là, Deleuze récuse toute forme d’interprétation, privilégiant l’expérimentation, montrant le caractère multiple d’une œuvre littéraire, la dynamique d’une organisation en réseau, ce que Guattari nomme la transversalité qui les mènera vers le concept de rhizome. Un livre se présente ainsi comme un système, « le montage ou l’installation, ici et là, de pièces et rouages d’une machine… parfois des rouages tout petits mais en désordre, et d’autant plus indispensables. Machine de désir, c’est-à-dire de guerre et d’analyse. » [4]

Le problème central que pose la lecture de l’œuvre de Deleuze, c’est celui de l’interprétation et du commentaire pour une philosophie qui repose sur l’expérimentation, et de s’ouvrir à d’autres disciplines ou d’autres pratiques. Il reste encore des pans à explorer dans une pensée rétive à l’analyse rationnelle et à la dialectique, une pensée trop riche pour se plier aux canons de l’approche philosophique classique.

Comme le souligne Philippe Mengue, Deleuze avait vu en Nietzsche : « Un milieu d'effervescence pour les pensées futures ».

     
Avec sa femme Fanny

Notes et références
[1] Voir Anne Sauvagnargues, Deleuze. L’empirisme transcendantal, PUF, 2010, 448 p
[2]« J'appelle transcendantale toute connaissance qui ne porte point en général sur les objets mais sur notre manière de les connaître, en tant que cela est possible a priori. » Emmanuel Kant, Critique de la raison pure
[3] Se référant surtout au signe chez Nietzsche, à la théorie des facultés de Kant, au virtuel et aux multiplicités de Bergson, à la philosophie pratique de Spinoza…
[4] Voir les deux tomes de Capitalisme et schizophrénie.



Voir aussi
*
Anne Sauvagnargues, De l’animal à l’art, in La philosophie de Gilles Deleuze, Paris, PUF, 2004 et Deleuze et l’art, Paris, PUF en 2005
* Études deleuziennes : série d'articles --

Mes fiches sur Gilles Deleuze
*  Gilles Deleuze, Biographie -- Deleuze et l'empirisme --
* Gilles Deleuze et Alain Badiou -- Deleuze et Foucault --

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